jeudi 13 décembre 2007

l'éternel retour


J'attends un appel de A. qui ne vient pas. C'est terrible l'attente, elle fait imaginer de petites fictions. Je me languis de lui, j'imagine les mots d'amour que je n'ai jamais encore prononcés, ceux que j'inventerais pour lui, s'il était là. Mais il n'est pas là. Alors j'attends, et j'envoie un message à l'un, un message à l'autre : qui sait, une nécessité extérieure me sauvera-elle, peut-être ?

Le vide d'un grand travail achevé me laisse, comme à chaque fois, démuni. C'est toujours dans ces moments-là que je souffre le plus, et rencontrer quelqu'un est alors un danger. J'attends. J'attends trop et trop vite. Je veux que ça brûle, que nous échangions des messages lyriques et nos corps amoureux. A. a passé trois jours chez moi. Nous avons beaucoup parlé, beaucoup fait l'amour : pourquoi ne voudrait-il pas revenir vers moi ? Il me l'aurait dit, je l'aurais senti. Bien sûr, il a peur des relations, mais il sait aussi que je ne suis pas seul, et cela le protège.

Hier, j'ai attendu son message toute la journée. A quinze heures, n'en pouvant plus, je me suis couché au bord des larmes. La fatigue et l'incertitude me sont fatales. Comme je ne veux pas tout gâcher, je ne le noie pas sous les messages, attends toujours que cela vienne de lui. Mais là, non, j'ai fait la bêtise de lui envoyer un message, alors j'attends.

Et je pense.

Je pense à la première fois que nous nous sommes vus, à mon anniversaire. Je pense à ce qu'il a dit à notre ami commun qu'il avait accompagné - qu'il me trouvait très mignon - et cela me rassure - je lui ai plu, je dois lui plaire encore. Je pense aux semaines qui ont suivi, à la joie que nous avons eue de nous revoir, dans ce bar familier. Je pense à ce baiser fougueux au milieu du bar, sous les yeux de spectateurs médusés, à ce verre que j'ai fait tombé en l'embrassant trop fort, qui s'est brisé au sol, à la première nuit quand je pouvais terminer ses phrases, aux points de suspension, à la douceur de sa voix, je pense à sa voix encore, j'aimerais lui laisser un message pour l'entendre, mais non, je pense à son corps, trop maigre, au désir que j'ai encore dans ma chair de le toucher, de le caresser, de le faire jouir. Je pense à tout cela, mais je devrais dire : malgré moi, car ce sont des pensées qui sont en moi, en lutte, et non moi qui pense. Je brûle. Et je n'attends qu'une seule chose : qu'il soit là pour me regarder brûler pour lui...

mercredi 5 décembre 2007

cauchemars


Il ne me reste que des bribes, des bribes et du noir.

Voilà trois jours que je dors mal. Mon dos souffre, se cale dans un trou, au coin d'une bosse, et puis je ferme les yeux. Je vois des lieux sombres. Mais je ne dors pas vraiment. Je suis éveillé. Je vois du noir encore. Je sens des corps humides et sales. Sexuels. Alors je me réveille à nouveau, à moitié, et je jouis. La chaleur étouffante de la chambre close, le bruit d'une goutte qui n'en finit pas de tomber dans la cuisine, je me tourne et je jouis. Face au vide du plafond. Je dors peut-être un peu, humide, et l'enfer recommence, je me réveille, et je jouis encore - comme toutes les heures de toutes les nuits. Sans doute sont à blâmer une lecture forcée - une sombre histoire de viol - et la trop grande liberté que me donne un lourd travail enfin achevé, un certain laisser-aller qui me voit passer beaucoup trop de temps à feuilleter les fantasmes et les corps de garçons inconnus - virtuellement du moins. Mon empathie, si souvent flattée, est aussi une prison, un lit sans fond dans lequel je me perds : trop obscurs garçons aux fantasmes malades, trop tristes heures, chair rance, regards torves, lumière sale, et ce bruit, ce silence pesant comme avant le vomissement.

La noirceur de ces fantasmes a si peu à voir avec mes espoirs éveillés. Il est 17h, c'est déjà la nuit, et je ne rêve que d'une chose, d'un regard, celui d'un garçon inconnu par exemple, un garçon qui m'aime et me comprend. Un regard doux comme des paupières qui se ferment.

lundi 3 décembre 2007

la nuit qui ne m'appartenait plus


Rencontrer quelqu'un, c'est toujours dans un lieu et un temps donnés. Ainsi je préfère voir certains amis en été, d'autres en hiver, certains chez moi, d'autres dans les bars. Il y aurait quelque chose d'incongru et de déplacé à voir untel ici plutôt que là... Et puis il y a les amours. Aimer quelqu'un dans une bulle close sur elle-même loin de tout, combien cela est facile. L'aimer partout et en tout temps demande un peu plus d'abnégation.

C'est ainsi que Ben, mon amant australien, est venu chez moi passer quelques jours. Il y a dans sa présence outrancière quelque chose qui violente infiniment mes habitudes de garçon rangé. Je déteste ça, j'adore ça. Il est souvent maladroit, parfois sale, et toujours d'une tendresse un peu étouffante - P. le compare très justement à un gros chien. Quand nous sommes sortis du cinéma ce jour-là, il m'en voulait déjà parce qu'il savait que j'avais aimé "le plus mauvais film du monde" selon lui. C'était faux, je ne l'avais pas aimé, ce film, mais devant son insistance un peu puérile à dire que Wong Kar-wai n'était pas un artiste ("In Australia, he's like a François Ozon"), et aussi parce qu'il avait soupiré très fort pendant le film (extraits de la dispute qui s'ensuivit : "Le cinéma pour moi, c'est comme aller à l'église, la lumière s'éteint et on regarde l'écran blanc : c'est sacré", "Yes but it was the biggest shit I have ever seen, nobody can like it" "Toute la salle n'a pas forcément envie d'avoir tes commentaires, ils viennent pour le film pas pour toi"), devant son insistance donc, je n'ai pas nié et l'ai laissé croire que oui, je l'avais aimé, puis j'ai choisi de dévier la conversation pour ne pas avoir à me justifier face à quelqu'un qui, à ce moment-là, fuyait toute dialectique. Il a naturellement baissé son visage (la position autruche à laquelle je sais désormais ne plus répondre). Et puis nous sommes allés boire des verres avec P. et nous n'avons plus parlé de My Blueberry nights. J'étais juste un peu triste parce que WKW s'était perdu aux Etats-Unis et que je ne pouvais en parler à personne.

Notre relation avait changé quelques jours plus tôt. Tout s'était cristallisé autour du sexe. La première soirée, nous avions fait l'amour deux fois, enfin faire l'amour, c'est vite dit et voilà bien le problème : en me regardant, en me touchant, il m'aimait, mais dès que nos sexes étaient découverts, je n'étais plus qu'une chair triste entre ses mains. Le prendre, me faisait mal. Me faire prendre, me faisait mal. Tout était douleur. Plus tard, il s'est couché et j'ai regardé ses mails laissés ouverts sur mon ordinateur. Il y avait quelques messages pornographiques sur un site de choix. Mon sang n'a fait qu'un tour. J'ai tout lu, tout effacé et suis allé me coucher le plus loin possible de son corps souillé. Ses gestes de tendresse me répugnaient, ses mots mielleux, ses baisers salés, tout... Je n'ai pas dormi cette nuit-là. Au réveil, je lui ai tout avoué, ainsi que nous ne coucherions plus jamais ensemble, qu'il m'avait "baisé", trahi, sali, et qu'après ses plus de 1000 amants, ses expériences dans la drogue, il était incapable d'aimer quelqu'un sexuellement - j'en avais encore mal aux entrailles. Il a beaucoup pleuré, il s'est excusé profondément, a supprimé son profil sur le site en question et a fait un voeu de chasteté - car il ne fait jamais les choses à moitié. Peu à peu, je me suis laissé reconquérir, et nous nous sommes embrassés bien des fois durant les jours qui ont suivi. Il a répété des serments d'amour, un amour redevenu pur et neuf, où le désir était présent, mais sa réalisation absente. Ironiquement, nous étions revenus à l'état des personnages de Wong Kar-wai, à se désirer de loin, et à s'aimer dans des circonvolutions tel le partage de la nourriture. S'il avait été capable d'écouter après le film, voilà ce que je lui aurais dit : même un mauvais film de Wong Kar-wai me touche davantage qu'un film plutôt correct de tous ces réalisateurs interchangeables qui tombent toutes les semaines sur les écrans... Heureusement, cette semaine-là, il y avait aussi le film de James Gray, comme pour me consoler. Il portait le doux titre de La Nuit nous appartient.

jeudi 22 novembre 2007

l'inchangé


Cette nuit, j'ai rêvé qu'il n'y avait personne à mon anniversaire.

Les années passent et je suis toujours ce petit garçon qui compte le nombre de personnes qui pensent à lui en ce jour inutile, et qui espère que chaque année il y ait les mêmes, et qu'il y en ait davantage. Je compte les absents - à l'autre bout du monde, disparus - et je m'aperçois que ma vie est pleine de trous et que j'aime cet appel d'air, cette attente, ces possibles, ces en-devenir... Et puis il y a ceux qui sont là, les fidèles, et j'ai la soudaine impression que j'ai trois, quatre... dix jambes, que chacun, à sa manière bien à lui, me tient debout, et je me sens solide de ces amours-là. Est-ce cela devenir un homme, être assez solide pour toujours tenir debout ?

lundi 19 novembre 2007

l'homosexualité n'est pas toujours un sport de combat


Il m'arrive si souvent d'avoir l'impression d'être à la fois acteur et spectateur. Comme dans un rêve en somme, sauf que c'est ma vie et que je me vois d'en haut - exactement comme Tim Roth dédoublé dans le nouveau film de Coppola (Youth without youth)... Je vis des expériences que je qualifierai de sociologiques avec une distance étrange. Je me suis toujours senti loin d'une certaine idée militante de l'homosexualité, parce que chaque pierre sur le chemin a été recouverte de mousse, rendue trop glissante, oubliable, friable, pour que je puisse un instant me sentir un homosexuel parmi une entité plutôt que moi-même vivant une expérience émotionnelle.

La première expérience où j'ai eu néanmoins l'impression de gagner mes gallons dans une sociologie de l'homosexualité, c'est ma première nuit d'amour. Ce fut un rendez-vous manqué avec la sociologie, pas avec l'amour. On dit souvent que la première fois lance la vie sentimentale sur des rails, et qu'elle identifie ce que sera majoritairement la façon d'aimer de quelqu'un. Le garçon en question, 19 ans comme moi, était mon meilleur ami, mon premier amour et j'étais son premier amour, son meilleur ami. Au réveil, timoré, il me dit : "Cela ne veut pas dire que nous sommes homosexuels". Dans ma tête, je riais, j'étais si heureux, et je lui ai répondu fièrement : "Parle pour toi". Cette joie de l'amour et du sexe ne m'a pas quitté et m'a ôté toute culpabilité.

La seconde expérience sociologique ne fut pas davantage un drame. Ce fut mon "coming-out" à mon petit frère. Il y avait quelque chose de violent dans l'idée de lui dire que son grand frère, celui qu'il chérissait, était homosexuel. J'ai donc attendu, par peur sans doute, par pudeur aussi, qu'il ait une copine, qu'il ait 18 ans, qu'il soit libre. Début juillet, nous deux seuls au milieu d'une plage grise, face à la mer infinie... Je me suis vu assez nettement me regarder vivre cette scène, d'en haut encore, et avec une certaine jubilation : vas-y, fais-le, dis-lui, me disais-je à moi-même... Et je souriais en me disant : Tu es en train de vivre une vraie expérience sociologique, un truc qui a un nom, une couleur, une dramaturgie - le coming-out. Sauf que non, il n'y avait pas vraiment de dramaturgie, juste un coup d'épée dans l'eau : il s'en doutait, et s'en foutait. Il a dû être tout de même flatté d'avoir la primeur de la révélation - qui prit donc plutôt l'apparence d'une non-révélation.

La troisième expérience date d'il y a une semaine. Là encore, je me suis détaché de moi-même et me suis vu petit, comme parmi une masse en train de vivre "l'Expérience". Ce fut le coming-out aux parents. Il y 11 ans, lors des dernières vacances avec ma famille, ma mère a lâché une phrase qui m'a hanté des nuits entières : "Il n'y a rien de pire que d'avoir un fils prêtre à part avoir un fils homosexuel". J'étais encore peu sûr de moi (et vierge) alors, mais cette phrase me glaça le sang et me fit toujours redouté l'instant fatal où il faudrait : dire. J'ai joui pendant près de 10 ans d'une sorte de double vie qui me convenait un peu trop bien. Jusqu'à ce dimanche, réunion familiale oblige, où ma mère m'a enfermé dans sa chambre pour se rapprocher tout près et me dire : "J'ai dit une phrase horrible il y a quelques années (et de me citer la fameuse phrase), je l'ai immédiatement regrettée, ton père m'a même engueulé plus tard, et c'est peut-être cette phrase qui t'empêche aujourd'hui de faire ton coming-out". Ce mot m'écorcha les oreilles. Venir de sa bouche, de la bouche de ma propre mère, ma mère adorée et haïe. C'était au fond l'invitation que j'attendais depuis des années. Je ne me fis pas prier. Le moi sociologue qui me regardait d'en haut était en train de ricaner de l'ironie de la situation : de coming-out, il n'y en eut pas, il me fut, une fois encore, volé... Même pas une larme, tout juste un discret mouvement de bras de mon père sur mon épaule, mon père qui était derrière et qui écoutait sans rien dire. Plus tard, je pus tout juste lire à table une mélancolie nouvelle dans son regard, des silences, une absence. Plus tard encore, je voulus jouer une vraie révélation dans la voiture avec mon autre frère. Je me dédoublai de l'autre côté du pare-brise pour contempler sa réaction : il avait "acheté" l'information à notre petit frère il y a deux ans déjà, ayant de fort doutes. Bon.

Le petit ange sarcastique riait bien en me voyant sur le quai en route vers chez moi, inchangé après des années de silence angoissé. Il n'y avait plus de secret, plus de jeu à jouer. Et il pouvait partir rejoindre le néant, fier d'avoir été aussi inutile. Pour mon anniversaire, j'ai tout de même demandé à ma mère, un rideau. Rouge, bien sûr.

lundi 5 novembre 2007

le recul du monde


Cette chose étrange parfois de vivre la vie là où elle est comme la seule possible.

Il y a deux semaines, j'avais secrètement peur de partir si longtemps, certes pas si loin du petit monde parisien que j'ai pierre à pierre bâti, mais tout de même ailleurs, isolé, comme en exergue. Peu à peu, le téléphone s'est éteint, le rythme automnal des jours au bord de la seine a teinté mes journées d'une mélancolie nouvelle, et j'ai oublié la vie d'avant avec une facilité déconcertante. Ce lieu, ce temps est devenu ma vie... Peut-être est-ce dû à une rencontre en particulier, car s'il y a l'ensemble des rencontres d'une vie, il y en a quelques unes à part, impossibles, innommables qui nous enlèvent à la vie elle-même. Oui, c'est cela, pendant deux semaines, j'ai été enlevé.

J'entre dans cette grande pièce boisée. Il y a un jeune homme qui me salue dans une langue étrangère. Il est australien. Il est grand, blond, presque chauve, les yeux bleus, il a 30 ans, et il me sourit. Je m'attendais à rencontrer quelqu'un d'autre, mais c'est lui qui est là. Les mots sortent de ma bouche et, à ma grande surprise, pour la première fois peut-être, mon anglais hésitant forme des phrases, de vraies phrases tel que j'aurais pu les penser en français. Il me propose très vite de faire le tour de la propriété. C'est très gentil de sa part, voilà ce que je me dis. Je me dis aussi que je ne vais pas m'ennuyer, que les gens ont l'air particulièrement gentil dans ce no man's land dédié à compter les jours qui passent. Nous nous retrouvons dans une chambre de verre au beau milieu de la forêt. Il me regarde. Son regard me brûle, me tue et me ressuscite en un battement. Pour la première fois, je pense que je lui plais et que sa gentillesse n'est pas tout à fait (et si j'ose dire) gratuite. Et puis, le vrai regard, celui qu'on rend : je le regarde dans les yeux et le temps s'arrête. Nous reproduirons bien des fois ce regard droit, frontal, à la dramaturgie parfaite : au début nous sourions, nous nous disons avec les yeux à quel point nous voulons nous embrasser, et puis nous essayons de percer l'âme de l'autre, et la sensation est si forte et si partagée que nous sommes au bord de pleurer, tous les deux, en même temps, et enfin vient mon moment préféré, celui où nous n'avons peur de rien, où nous ravalons nos larmes en souriant, en fixant l'autre fièrement comme pour lui dire : regarde la force de mon amour.

Dans la pièce même où nous nous sommes rencontrés, il m'écrira des messages. Chacun est devant le mur de son ordinateur, nous faisons en sorte de ne pas nous regarder, je ne suis pourtant qu'à deux mètres de lui, des ombres passent, nous échangeons des mots au bord d'être érotiques pendant des heures, et je dois cacher les effets d'une sensualité qui n'en finit pas de s'ébaucher, la rougeur sur mon front, un frémissement de mes lèvres, un sourire trop transparent qui veut s'échapper et que je retiens... Ainsi côte à côte, nous reportons sans cesse le moment du premier baiser. Il doit arriver, ce moment, nous le savons bien, et nous prenons un malin plaisir à faire durer cette attente toute la journée. C'est dans la cuisine, au moment de mettre le plat au four, qu'il s'approchera de moi après s'être cogné la tête (il est vraiment grand), et que nous nous embrasserons.

Combien peut durer le temps d'un baiser ? Il me semble que ce baiser a duré deux semaines. Aujourd'hui, envolées les deux semaines, mes lèvres sont sèches. Ce n'est pas rien pourtant deux semaines. C'est ce que je me répète, on ne peut pas se tromper deux semaines. Deux jours, oui, on peut aimer quelqu'un par erreur pendant deux jours, mais pas pendant deux semaines...

Définitivement, il n'est pas du tout mon genre : je n'aime particulièrement ni les cheveux blonds, ni les yeux bleus, ni les gens trop grands... Son corps maladroit le rend comique. Il rit trop fort. Il sent trop fort. Alors, quoi, je ne sais pas... Ce qui peut nous attirer vers quelqu'un, et qui nous dépasse... Peut-être est-ce son léger strabisme, car c'est quand il me regarde de face que je deviens fou, complètement fou.

Curieusement, je me suis détaché de l'idée même d'avoir des amants de retour à Paris. Par une sorte de fidélité absurde, donc belle. Curieusement, car l'amour physique n'était pas si important. Il y a certains jours où nos corps ne se sont pas rencontrés, ou tout juste effleurés - nous nous retrouvions au fond de la cabane, dans une chambre la nuit, nous prenions plaisir à recommencer des actes sexuels que nous ne finissions pas toujours. L'embrasser plutôt que jouir. Le sentir plutôt que le prendre. Pendant ces deux semaines, troublé par cette relation, lui qui n'est plus habitué à aimer, il ne bandait pas. Il était excité, il me faisait jouir - mais seul. Après quelques jours, peu à peu, je sentais son sexe renaitre dans ma main, dans ma bouche, mais il ne jouissait toujours pas. Peut-être était-ce l'ordinateur sur ses genoux, le fait d'être loin de chez lui, ou cette relation qui le dépassait visiblement... Ce long (ré)apprentissage du plaisir mit exactement deux semaines : c'est le dernier jour, avant mon départ, qu'il a joui pour la première fois, sexe contre sexe. J'aime à voir dans cette image dont on me pardonnera la crudité un passage de force vitale. Au moment de partir, j'avais réussi à faire de lui un amoureux et un amant. Il était lui-même, puissant et prêt à affronter mon absence. Juste avant mon départ, nous nous sommes retrouvés dans une chambre vide, juste pour nous regarder et nous serrer. Nous avons décidé de ne pas pleurer. Après tout, dans une semaine, nous nous retrouverions pour quelques jours volés au temps qui passe...

De retour dans les bras de mon mari, je suis surpris que cet amour neuf n'ait pas entravé ma passion officielle. Au contraire, je suis comme un mur, un mur fissuré en deux. Un jour, il faudra peut-être que je choisisse, partir ailleurs avec l'un, rester ici avec l'autre. Pour l'instant, les deux parties du mur se soutiennent... Je sens la vie qui coule dans mes veines et je pourrais en mourir de vouloir gouter l'éternité et avec l'un et avec l'autre. Mais pour l'instant je vais atrocement bien... être avec l'un, attendre l'autre, tout me rend heureux...

En attendant que je m'effrite ?

samedi 27 octobre 2007

trop de bonheur ?


Au beau milieu du vert de la Normandie, entouré d'inconnus internationaux, j'avais tout pour m'ennuyer. Et pourtant, j'ai recréé un paradis, une île. De là, cette question que je me pose parfois, à la fois vaine et essentielle : qu'est-ce que j'ai fait pour mériter tant de bonheur ? Heureusement pour moi, nulle justice, je ne devrai pas payer cette vie belle et inutile d'amour, de cinéma, de joie...

dimanche 21 octobre 2007

nouveau départ


C'est sans douleur particulière mais avec une légère appréhension que je pars deux semaines travailler en Normandie, dans un endroit visiblement reculé, où l'introspection sera mon seul voyage.

Les derniers jours ont été marqués par un regain d'amour marital. Cela faisait longtemps que tant d'amour ne nous avait pas traversés. Entre son absence et la mienne, une semaine ensemble à New York aura tenu lieu d'écrin à cette cristallisation magistrale. Notre légèreté commune aurait pu nous mener au bout du monde. Et en un sens, elle l'a fait. Silence pudique.

Je me souviens aussi du beau noir et blanc charbonneux de Control, expérience doublement étrange puisque film vu avec M. qui cache de moins en moins son amour hystérique pour moi. De temps en temps, il détournait son visage de l'écran pour me regarder de ses yeux fous. Sur l'écran, un homme (connu, mais peu importe) hésite entre deux femmes, l'une qui lui dit qu'elle l'aime, l'autre qu'elle a peur de tomber amoureuse, et la musique, comme sortie des profondeurs, de Joy Division. Il voulait peut-être me demander de choisir. Mais j'aime le noir parce qu'il y a le blanc et vice versa. Alors je lui ai souri, ému, à la fin du film. J'avais envie de lui donner toute ma tendresse, de boire sa folie, d'apaiser ses peurs, et puis je me suis retenu pour ne pas qu'il tombe encore plus... Je l'ai regardé partir silencieux sans savoir s'il me pardonnerait de lui avoir un peu trop donné, sans savoir si je le reverrai. Silence pudique.

vendredi 12 octobre 2007

le déversement


Hier, je suis retourné chez Moustache, un restaurant libanais dans lequel je dîne à chaque fois que je reviens à New York. Aujourd'hui, j'ai visité le Musée de Brooklyn pour constater que les Rodin avaient changé de place mais que je me souvenais très bien de la peinture européenne du troisième étage. Même le Met où je suis allé me perdre une journée entière mardi n'a plus de secret, je sais où se situe telle ridule ou telle veine sous l'oeil d'un Rembrandt, où se reflète telle lumière sur un Vermeer. Et puis j'ai marché, j'ai reparcouru Canal Street, j'ai remonté Christopher Street du Village à Chelsea, j'ai rejoué à errer sans but dans Central Park, j'ai repris parfois les mêmes photographies, celles qui sont devenues mes souvenirs, dans l'espoir de peut-être y dénicher, plus tard, après une comparaison approfondie, une infime différence. Non, New York n'a pas changé, et si l'émerveillement niais des premières fois s'est peu à peu et presque totalement absenté de mon regard je peux dire qu'à présent je l'aime d'un amour adulte. Je sens le sang battre dans ses artères, la chaleur de son cocon. Je m'y sens en sécurité, à la fois familier et étranger - donc doublement protégé.

Tout à l'heure, j'ai refait l'amour avec un ancien amant, un très ancien amant, un de mes tous premiers. La première fois que nous avons fait l'amour, c'était à Paris, il y a quatre ans, tout était gracieux et évident. Dans le peu de temps que nous avions, il a fallu brûler et je garde de cette après-midi de canicule un souvenir particulier. Ce n'est pas la première fois que j'éprouvais du plaisir, non, mais c'est la première fois que j'éprouvais un plaisir bien précis : celui des amours clandestines, un partage par le corps total et immédiat. Nous n'aurons que ça dans cette vie ? Et bien, soit, brûlons et aimons-nous. Voilà ce que disait l'union de nos deux corps. Plus tard, ses messages tendres, puis nos deux ou trois rendez-vous, clairsemés et pas toujours sexués, m'ont conforté dans l'idée que cette relation était spéciale. J'en ai sans doute connu beaucoup d'autres depuis, et des plus fortes, mais c'est lui qui m'a donné ce goût de l'infidélité joyeuse.

Quand je suis entré chez lui tout à l'heure, il a allumé la télévision comme d'autres auraient mis de la musique romantique. Sur l'écran, c'était un film pornographique des années 1970, un film mignon certes, mais cette clarté de son désir m'a immédiatement révulsé : il voulait coucher et avait libéré sa pause déjeuner de jeune homme d'affaires pour cela. Nous avions une heure, il fallait faire vite. J'ai senti cette première image sur l'écran comme un viol. Quand il est sorti des toilettes, il n'avait pas fermé sa ceinture, pour aller plus vite, me suis-je dit. Il y avait quelque chose de répugnant dans sa présence devant moi, ceinture pendante. Je me suis dit que j'allais partir, que j'allais dire non, et puis il m'a dit deux ou trois mots gentils qui m'ont rappelé celui que j'avais connu, celui-là même qui m'écrivait des mots tendres de temps en temps. Je l'ai laissé m'embrasser. Mal. Sa langue dure dans ma bouche. Ses lèvres trop molles. Le mouvement irrégulier. Je ne pensais qu'à la conversation que j'avais eu avec C* dans le train il y a quelques jours sur les bons amants : on le sait dès le baiser, s'il y a accord ou pas. Je me suis laissé guider sur le lit, prêt à me refuser à tout instant, en sachant bien que plus j'attendais, plus ce serait cruel. Et puis il avait la peau douce. Et puis il a utilisé une des armes contre lesquelles je ne peux rien faire. Et puis nous avons couché (et non fait l'amour, ce serait salir les autres qui m'ont vraiment aimés). Il a déplacé la porte de son placard de sorte que le miroir reflète le lit. Il avait dû étudier précisément la position du miroir, avec beaucoup d'autres, ai-je pensé. Il a sorti du gel, un énorme tube dont je n'ai pas voulu regarder la jauge. Et puis il m'a mis un préservatif. Il m'a fait entrer en lui. Vite, il m'a fait changer de position. Je le regardais, sous moi, et je voyais que son regard fuyait, non ne fuyait pas justement mais visait très précisément un point. J'ai tourné la tête, tout en le prenant plus violemment. Le miroir, bien sûr. C'étaient bien mes fesses qui se serraient et se desserraient, mes cuisses qui se raffermissaient, mes testicules qui se balançaient, et même mon sexe qui sortait, et pourtant ce n'était pas moi. C'était une image. Oui, à cet instant où je sentais pourtant la jouissance monter, je me suis dit très clairement, ceci est l'image d'un film pornographique, un pur équivalent de la première image qu'il a allumée quand nous sommes entrés chez lui. Plus tard, je lui ai reproché ce regard insistant, mais non ce n'était pas un reproche, je lui ai dit tristement. J'ai essayé de plaisanter avec celui que j'ai connu, que j'avais connu. Tu ne serais pas un peu Narcissique ? Il n'a pas compris. Il m'a dit que c'étaient mes fesses qu'il regardait et non pas lui-même. J'aurais pu lui répondre mille choses, mais je me suis tu. A cet instant, j'ai compris que je ne l'aimerais plus jamais, que quelque chose était mort. J'ai tout de même ajouté d'autres mots un peu tristes, qui comme tous les mots un peu tristes, se disent avec un sourire fin. Tu as changé. New York t'a rendu plus froid. Il était d'accord avec moi, il n'avait pas l'air de trouver ça très grave. Nous nous sommes séparés sous une pluie battante. J'ai marché encore, J'avais la nausée. Je me souviens qu'à cet instant je me suis juré que ça ne se reproduirait plus. Je m'étais laissé faire, pour voir, pour le passé, et c'était la dernière fois. A cet instant, j'ai aussi pensé à New York, et cette ville que j'avais toujours idéalisée, la seule où j'aurais voulu, en bon Parisien, vivre ; et j'étais content d'en être un peu exclus, de rester le touriste, l'étranger privilégié, celui qui a des amis ici, qui va et qui vient, mais qui repart toujours, parce qu'il sait que la vie, la vraie vie, est ailleurs, loin de ce tourbillon qui séduit infiniment pour mieux engloutir définitivement.

dimanche 7 octobre 2007

in a dark dark night


Je regarde l'étranger que je suis devenu avec une curiosité teintée de tristesse.

Il y a quelques jours, je recevais des roses qui venaient couronner six années d'amour partagé. Le même jour, je répondais avec ferveur au message tendre d'un jeune homme à qui je pense souvent et contre lequel j'aime me lover. Et puis au milieu de cette nuit enivrée, je m'arrête face à ce jeune réalisateur catalan qui travaille à Londres. Quelques échanges et puis je le regarde vraiment, dans les yeux - une lumière qui m'attire et me brûle en un clignement. Son visage est un poème de douceur, je l'imagine déjà jouer dans une adaptation de "L'Idiot" de Dostoievski, ce qui est un signe de mon enlisement avancé, je sens que je suis au bord des larmes, je ravale mes larmes, je l'écoute et bafouille en anglais, et puis j'écoute les phrases sortir de mon corps, tout ce que je n'aurais jamais cru pouvoir dire à un inconnu rencontré il y a une heure : "I want desperately to kiss you. If I don't kiss you right now, I'm going to die."

A quel moment ai-je basculé ? Basculé dans le monde de ceux qui osent ? Peut-être l'alcool et la langue étrangère me rendent-ils plus audacieux... Comment croire qu'il allait me dire oui ? Je ne sais pas ce qu'il a dit. Peut-etre qu'il a dit quelque chose, mais que je n'ai pas pu entendre - je regardais ses yeux. Il a peut-être ri, oui, c'est possible. Il a peut-être dit que j'étais fou, il l'a dit souvent après. Je me souviens qu'il est sorti du bar, il voulait que je le suive, il me le disait du bout des yeux, et moi je m'attachais à ce fil, celui qu'il me tendait dans la nuit. Là, loin du monde, je ne sais pas quand nos yeux se sont fermés, mais c'étaient ses lèvres que je sentais. Non je ne sentais rien. Je n'existais plus. J'étais la nuit, j'étais l'alcool, j'étais lui. Plus tard, lors de l'un de nos nombreux réveils, il me le dira : quand je te touche, c'est comme si tu étais une partie de mon corps. Avant cela, il y a eu l'amour sur le port, entre la mer et les étoiles. Comme nous étions fous. Nous n'aurions pas pu attendre l'hôtel. Marcher dans la nuit. Traverser un chantier, lui donner la main, dire n'importe quoi à 5 heures du matin. Et puis dormir avec lui sans dormir. Nous nous sommes séparés puis retrouvés pour mieux nous séparer à nouveau. C'était le jour, le monde autour. Il a fallu se dire adieu devant un cinéma. Il ne pouvait pas m'embrasser. Il me disait que j'étais si tendre, il touchait mon côté, il me regardait encore avec son demi sourire, celui-là même que je vois quand je pense à lui, et aussi quand je n'y pense pas. Et puis il a fait quelque chose de très gracieux, il m'a pris dans ses bras et il s'est dégagé très très lentement jusqu'à ce que nos mains se détachent comme celles de Dieu et d'Adam au centre du plafond de la Chapelle Sixtine. Et puis il a disparu dans la nuit du cinéma.

Je suis rentré à Paris. Heureusement, je n'étais pas seul, sinon j'aurais pleuré dans le train, et ce serait ridicule de pleurer dans un train. Je suis rentrée avec C* qui envie ma capacité d'amour, elle dit souvent qu'elle aimerait être pédé. Elle ne sait pas ce que c'est, les interstices, quand je suis seul dans mon lit, quand je ferme les yeux pour sentir encore ce corps qui sentait si doux, pour voir ce regard dont je n'ai pas percé le mystère ; elle ne sait pas ce que c'est que d'avoir un corps couvert d'invisibles tatouages, les marques des corps aimés, et quand la nuit, l'après-midi, mon corps crie, comme séparé, amputé d'un membre...

Alors, oui, parfois, j'aimerais être comme avant. Quand je ne savais pas faire, quand j'avais trop peur des gens pour aller vers eux, quand je ne savais pas donner et prendre aussi vite, quand je ne savais pas immédiatement reconnaître ceux qui me plairaient, ceux à qui je plairais vraiment, quand je pensais qu'aimer c'était aimer une seule personne... C'est sans doute le prix d'être si plein des autres, cette immense déchirure.